Puis ils furent dans le garage, avec cette fille tenant la lampe au bout de son bras levé, semblable à une apparition : quelque chose comme une de ces vieilles peintures au jus de pipe : brun (ou plutôt bitumeux) et tiède, et, pour ainsi dire, non pas tant l’intérieur d’un bâtiment que, semblait-il, comme s’ils avaient pénétré (pénétrant en même temps dans l’odeur âcre des bêtes, du foin) dans une sorte d’espace organique, viscéral, Georges se tenant, un peu étourdi, un peu ahuri, clignant des yeux, les paupières brûlantes, stupide, gourd dans ses vêtements roides, sa fatigue, et cette mince pellicule de saleté et d’insomnie interposée entre son visage et l’air extérieur comme une impalpable et craquelante couche de glace, de sorte qu’il lui semblait pouvoir sentir en même temps le froid de la nuit – ou plutôt maintenant de l’aube – apporté, entré là avec lui, l’enserrant encore ( et, pensa-t-il, l’aidant sans doute, comme un corset, à se tenir debout, pensant encore confusément qu’il lui fallait se dépêcher de desseller et de se coucher avant qu’il se mette à fondre, à se désagréger, et, d’autre part, cette sorte de tiédeur pour ainsi dire ventrale au sein de laquelle elle se tenait, irréelle et demi nue, à peine ou mal réveillée, les yeux, les lèvres, toute sa chair gonflée par cette tendre langueur du sommeil, à peine vêtue, jambes nues, pieds nus malgré le froid dans de gros souliers d’homme pas lacés, avec une espèce de châle en tricot violet qu’elle ramenait sur sa chair laiteuse, le cou laiteux et pur qui sortait de la grossière chemise de nuit, dans cette nappe de lumière jaunâtre de la lampe qui semblait couler sur elle à partir de son bras levé comme une phosphorescente couche de peinture, jusqu’à ce que Wack ait réussi à allumer la lanterne, et alors elle souffla la lampe, se détourna et sortit dans le petit jour bleuâtre semblable à une taie sur un œil aveugle, sa silhouette se découpant un instant en sombre tant qu’elle fut dans la pénombre de la grange, puis sitôt le seuil franchi, semblant s’évanouir,
P.42-44
Claude Simon
La route des Flandres
Les éditions de minuit
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